Premier chapitre

1

Bah mince alors, elle est encore là. De loin, je devine sa silhouette toute recroquevillée au pied du rocher. Au même endroit que tout à l’heure, et dans la même position. Instinctivement, je regarde ma montre. 18 heures. J’en ai donc passé trois à me promener. Rare que je parte si longtemps, mais là, j’avais du temps devant moi. Pour une fois. Je m’approche prudemment, pour ne pas l’effrayer, surtout que Jador est du genre imposant. Me voilà presque à sa hauteur. Elle reste dans la même immobilité. Il n’y a que ses cheveux qui volent autour de sa tête. Ce qui lui donne un semblant de vie.

Est-ce qu’elle dort ? C’est peu probable. Ou alors, elle est bien fatiguée. Avec ce vent qui commence à gronder, et son inertie, je crains tout d’un coup qu’elle ne soit en hypothermie. Je reste là, un peu comme un con, sans savoir quoi faire. L’interpeller ? Situation inédite. Que vient faire une femme seule dans ce lieu perdu face à l’océan alors que la nuit va tomber ? Est-ce seulement une femme ? Ça pourrait aussi bien être une jeune fille. Elle semble frêle. Je me risque :

– Mademoiselle ?

Rien ne bouge. Même ses cheveux semblent s’être arrêtés. On dirait une statue. La peur me saisit soudain. Elle pourrait avoir perdu connaissance… être morte ? Dans cette position, je suppose que non, mais une poussée d’adrénaline me fait descendre de cheval promptement. Je m’approche, maladroit, pose ma main sur son épaule garnie de boucles blondes. « Oh, oh », je fais. Je la secoue légèrement. Elle gémit. Ouf… Je dégage son visage de ses cheveux décidément très fournis. Une femme, oui. Sa tête dodeline, penche vers l’arrière, ses yeux s’entrouvrent et tournent. Elle semble au bord du malaise. Et moi aussi, du coup. Je n’ai pas d’eau, pas de sucre, pas de couverture. Je murmure malgré moi des « merde… ». Il y a un sac posé près d’elle, mais je n’ose pas fouiller dedans. Je ne peux pas la laisser là une minute de plus. Elle est peut-être en danger. Je regarde Jador qui broute sans la moindre pitié pour cette femme et sans conscience du possible drame qui se joue près de lui.

Dans un sursaut, il me revient que j’ai dans la poche mon portable. Évidemment ! Je ne pars jamais sans. J’appelle Patrick. Qu’il alerte le médecin et qu’il me retrouve au plus vite à la maison. Je fais le choix de ne pas appeler le SAMU. Je ne sais même pas pourquoi.

Vite, je prends le sac, le mets sur mon dos. Attrape la fille. Elle est étrangement légère. Je la pose comme un paquet en travers du dos de Jador et intime à celui-ci de rester calme. Je prends la bride et presse le pas vers la petite route. Ça ne sera pas long. La maison est à cinq cents mètres. Heureux hasard.

Le corps est secoué par le pas du cheval. Les gémissements qui parviennent à mes oreilles me rassurent sur l’état de la fille : elle est vivante, c’est l’essentiel.