Piège

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D’amour et d’eau fraîche

Working-girl en tailleur griffé, juchée sur des talons hauts, et bien placée dans la hiérarchie d’une grande multinationale, Ingrid conjuguait la classe et l’assurance avec un charme incomparable. Elle aurait été d’une beauté tout à fait banale si elle n’alliait des cheveux blonds et des yeux bleus à une peau étonnamment hâlée pour ses origines nordiques. Son grade, ses compétences, autant que sa plastique de rêve faisaient d’elle une femme à la fois recherchée et jalousée. Selon, aussi, que l’on soit homme ou femme. Respectée, voire crainte, elle dominait son microcosme entrepreneurial. Et jouait sans vergogne d’une supériorité assumée à tous points de vue.

Oui, Ingrid était plutôt joueuse.

Elle évitait de mêler travail et relations horizontales, mais trouvait en dehors un terrain de jeu très intéressant.

Sociable, maniant le verbe et les applications téléphoniques en tous genres avec talent, elle jouait avec les hommes, et s’en faisait un passe-temps aussi agréable que chronophage. À trente-quatre ans, Ingrid était vraiment passée maître ès séduction. Son tableau de chasse aurait fait pâlir les Don Juan les plus prétentieux.

Si elle s’était allongée sur un divan, elle y aurait peut-être vu une manière, bien inconsciente, de venger sa mère, femme trompée en série. Mais Ingrid n’était pas du genre à s’introspecter… Elle préférait analyser les autres, monter un plan d’action, avancer ses pions sur l’échiquier de ses ambitions séductrices, pour mieux faire tomber les hommes dans les filets qu’elle leur tendait. Ils étaient ses proies.

Oui, Ingrid était un piège pour les hommes. Parfois fatal. Du moins, certains y laissaient quelques plumes. Elle contemplait les dégâts qu’elle causait avec un dédain impitoyable, presque pervers.

Elle ne savait pas qu’elle attendait l’homme qui la ferait changer.

*

Quand elle rencontra Philippe lors d’un colloque, il lui plut instantanément, et d’une façon qui lui était tout à fait étrangère. Sans doute parce que son charisme était supérieur au sien.

En l’écoutant, elle se dit qu’elle n’en ferait qu’une bouchée. De lui, comme des autres. Pourquoi en aurait-il été autrement ?

Plus âgé qu’elle et divorcé de longue date, il était libre. Poivre et sel, séduisant et libre.

Il entra volontiers dans son jeu, charmé qu’elle le trouve charmant. Il l’emmena dîner dans un restaurant chic dès le lendemain du colloque. L’échange fut nourri, la discussion agréable et riche. Pour une fois, Ingrid ne pensait pas en termes de stratagème et ne se demandait pas dans combien de temps elle allait le consommer. Ce dont elle était la première étonnée.

Il la raccompagna chez elle, en parfait gentleman, mais ce fut tout. Cette chasteté inhabituelle, étrangement, ne la déçut pas. Bien au contraire. Elle se sentait, pour la première fois, charmée. Avec une envie tout à fait neuve de s’en tenir à ce qu’il se passait, à ce qui arriverait… sans le calculer avec sa précision manipulatrice habituelle.

Pour la première fois de sa vie, elle baissait la garde, et s’ouvrait à quelque chose d’inconnu. Tout ça parce qu’elle le considérait supérieur à elle.

Quand enfin, ils consommèrent leur début de relation, Ingrid n’en revint pas : il n’était pas le plus valeureux des amants qu’elle avait eus, mais ce n’était pas grave, car en elle s’était infiltrée une sincérité déstabilisante mais qu’elle voulait apprivoiser.

Aux côtés de Philippe, Ingrid se mettait à changer. Ce qui ne manquait pas d’étonner son entourage familial et professionnel. Ses proches (rares) louaient « l’effet Philippe ». Ingrid rayonnait.

Elle était tombée dans l’amour, et tout était parfait.

*

Philippe avait été son piège à elle, finalement, un merveilleux piège, d’ailleurs. Les fils de l’amour l’avaient délicieusement empêtrée ; elle se vautrait dedans avec délices. Son ravissement était quotidien.

Quand il la demanda en mariage, elle accepta sans une once d’hésitation, et quand il proposa un voyage de noces anticipé, Ingrid fut portée par un enthousiasme romantique qui ne lui faisait plus toucher terre. Tout était si merveilleux ! Jamais elle n’avait été aussi heureuse.

Parfois elle se demandait si elle méritait tout ce bonheur, presque trop grand pour elle. Mais la réponse était oui : Philippe était l’élu. Son âme sœur, celle qui devait la sauver de sa mauvaise vie d’avant. Ce qu’il ignorait lui-même, puisque jamais elle ne s’était vantée de son passé de femme fatale.

Oui, il avait été son sauveur.

Ingrid avait choisi le grand ouest américain pour destination. Un rêve de jeunesse. Elle avait toujours été fascinée par les paysages des grands parcs. Rêvait de survoler le Grand Canyon. Voulait entrer dans les décors de Lucky Luke… Son vœu serait exaucé. Rien n’était trop beau pour elle !

*

Ils faisaient une halte pour deux jours dans un hôtel perdu. Philippe avait tout organisé. Ingrid ne descendait pas de son nuage… du moins, jusqu’à ce moment.

Ils étaient à table. Elle trouva dans son champ de vision un ancien amant, avec lequel elle ne s’était pas montrée très délicate.

Tout va bien ma chérie ? demanda Philippe.

Oui. Oui, oui, ça va.

On dirait que tu as vu un fantôme…

Non, ce n’est rien, c’est juste que… Il y a là-bas quelqu’un que je connais et que je n’apprécie pas beaucoup…

Quelle fâcheuse coïncidence ! Veux-tu que nous montions maintenant ?

Ingrid acquiesça. Philippe était vraiment adorable.

Le lendemain, au retour d’une petite expédition qui lui avait permis d’oublier un peu le motif de sa contrariété, quelle ne fut pas sa stupeur en découvrant dans le hall de l’hôtel un autre de ses anciens amants ! Elle manqua défaillir de suite, prise d’un malaise insondable. Philippe la recueillit et s’occupa d’elle dans leur chambre qu’elle refusa de quitter toute la soirée.

Quel était donc ce lieu affreux où des hommes de son passé prenaient un malin plaisir à se rappeler à elle ?

Elle se sentait cernée par d’anciens amants. Deux, c’était vraiment trop. Et si d’autres se cachaient encore ? Étaient-ils venus en car de tourisme spécialement pour l’embêter ? Alors qu’elle allait bientôt avoir la bague au doigt et être officiellement la femme du meilleur des hommes ?

De sourdes pensées attaquaient son esprit fatigué par la chaleur du dehors.

Au petit matin, Ingrid fut tentée de refuser le programme prévu de longue date. C’était aujourd’hui qu’ils iraient dans la fameuse vallée, où les cactus se disputent aux crânes… Ils ne pouvaient pas manquer ça ! Elle le regretterait si elle y renonçait… Non, ce serait vraiment trop bête.

*

Ingrid n’a pas entendu les alertes « canicule » qui déconseillent formellement de se rendre là-bas aux heures les plus chaudes. Et quand bien même, elle a tellement confiance en Philippe ! L’homme de toutes les situations.

Ils marchent sous un cagnard qui ferait fondre les cactus eux-mêmes. Ingrid n’en peut plus, mais veut faire bonne figure. Elle veut être aussi courageuse que l’homme qu’elle a choisi.

Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est que lui l’a choisie en premier.

Et qu’ils ne sont pas là par hasard.

Elle s’arrête pour boire les dernières gouttes de sa gourde. Comprend enfin qu’ils sont en danger.

Oh Philippe, la voiture est encore loin. Je n’ai plus de forces… Qu’est-ce qu’on va devenir ?

Tu ne deviendras rien, toi, en tout cas.

Elle le regarde. Ses mots sont différents, son ton est inhabituel, son visage inconnu.

Que veux-tu dire, Philippe ?

Cette vallée de la Mort est à toi. Elle sera ton tombeau, Ingrid. Je vais te laisser là.

Ingrid est bien trop faible pour comprendre ce qui se passe. Elle tombe à genoux et parvient à articuler :

Mais pourquoi ?

Tu as tué mon fils. Je te rends la pareille.

Elle ne réagit plus qu’avec les yeux, alors il explicite son propos avant de s’en aller avec son sac et ses gourdes bien pleines :

Je sais que tu es la pire des salopes, Ingrid. Et surtout, tu es responsable du suicide de mon fils, que tu as séduit et réduit en miettes… C’est à toi, maintenant, de finir en poussière.